Ganymède

Siriel Orelvia

 

« Dans les vastes plaines au pied du mont Ida, les cieux et les eaux s’aimèrent. Le roi Tros, petit fils du Roi du Ciel, tomba amoureux de la fille du dieu du fleuve et reposa sur son sein. Avec le temps, elle fut ceinte d’un enfant et donna naissance à un garçon aux cheveux d’or. Ils le nommèrent Ganymède, et cet enfant leur était ô combien adoré. Des hommes de confiance surveillaient Ganymède, ne le quittant pas des yeux une seule seconde. Sous leur garde, le prince grandit et gagna en stature et en réputation. Il passait ses jours entre ses errances dans les montagnes avec ses amis, et débattre avec ses tuteurs.

Ganymède était réputé, pas pour ses exploits au combat, ni pour les concours de force. Sa seule silhouette fit sa renommée, car il était le plus beau des enfants nés des hommes. À chacune de ses allées et venues dans les villes de Troie, toutes les têtes des passants se tournaient vers lui : tous étaient charmés par son éclatante et divine beauté. Même les yeux de Zeus, roi des dieux, s’attardaient sur le prince. Plus Zeus regardait Ganymède, plus ardent était le feu de son amour. Enfin, inconscient des rages de jalousie de sa femme Héra et incapable de résister aux attraits du garçon, le Roi des Dieux mit en place un plan pour conquérir le jeune troyen.

Le seigneur des cieux prit la forme de l’aigle qui soutient ses éclairs. Il lâcha sur Troie une tempête, plongeant la ville dans le noir. Zeus descendit sur le mont Ida, lançant des éclairs en tous sens. Les gardes de Ganymède partirent se réfugier, oubliant tout dans leur hâte. L’aigle se lança sur les traces du prince et le fit monter sur son dos avant de s’élancer une fois de plus dans les vents. Le fils de Tros disparut dans les nuages.

Lorsque l’aigle de posa, Ganymède se trouvait sur le mont Olympe. Il était étourdi par tant de splendeur, mais l’aigle le garda sous son aile et lui fit savoir qu’il marcherait parmi les immortels pour leur servir le nectar.

Héra fit savoir à son époux la mesure de sa rage. Hébé, la fille de Zeus et d’Héra, avait jusque là cette fonction. Elle lui reprocha d’avoir amené ce mortel sur l’Olympe. Zeus étant ce qu’il est, lui répliqua qu’il aimait les baisers du jeune homme. Il garda ainsi le prince aux cheveux d’or comme compagnon et le mit dans son lit. »

Le silence que marqua mon Maître me réveilla de la somnolente rêverie dans laquelle son récit m’avait plongé.

« Que s’est-il passé ensuite ? »

« Héra déclencha les flammes de la guerre et fit massacrer tout le peuple de Ganymède, les troyens, jusqu’au dernier. Ganymède échappa à la malédiction car Zeus l’avait amené parmi les étoiles. »

« Quelle étoile est-il ? »

« Il n’est pas une seule étoile. Il est une constellation, Amadeo. »

« Montrez-moi ! »

Je le suivis sur la terrasse.

« Les étoiles sont avec nous, ce soir. Le ciel est dégagé. »

Il se posta derrière moi et me souleva pour que mon visage soit à la hauteur du sien. Mes pieds battaient dans l’air alors que son bras tenait ma taille sans faiblir.

« Vois-tu ce trident, juste là ? »

Je suivis la trajectoire de son bras. Je plissais mes paupières et fronçai les sourcils.

« Il me semble le voir, oui. Est-ce Ganymède ? »

Il rit doucement.

« Non, c’est l’aigle. »

Je me tournai vers lui.

« Celui qui a enlevé le prince ? »

Il hocha la tête.

« C’est ce qu’on dit, oui. Mais regarde de plus près et suis mon doigt. »

Je fixai à nouveau mes yeux vers ces bulles brillantes.

Il me désigna un autre amas compliqué qui formait une sorte de cloche.

« Voici la constellation du verseau. Aquarius en latin. »

Je penchai la tête sur le côté.

« L’aigle, je vois très bien les ailes, mais j’avoue avoir du mal à m’imaginer ce que ça représente. »

J’entendis son rire étouffé près de mon oreille.

« Amadeo, imagine. »

« Mon imagination me fait défaut. Je crains que vous en ayez abusé lors de votre conte. »

Cette fois, son rire clair se mêlait aux lueurs des étoiles.

« Amadeo, Amadeo. Tu vois cette étoile tout à droite ? Imagine un bras. »

« Je veux bien imaginer un bras, Maître. Mais qu’en est-il du reste ? »

Il faisait frais en cette nuit. Le bras de mon Maître, qui me soutenait toujours, me faisait frissonner.

Il sembla sentir mes tremblements et rabattit des pans de sa robe sur mes épaules.

« Et là, là où il y a trois étoiles proches, imagine une main qui tient une jarre. »

Mes yeux étaient fixés sur les étoiles.

« Je crois qu'il n'y a que le verseau qui ait une jarre. »

« Parce que Ganymède est une des représentations du Verseau pour les grecs et les romains. »

Je tendis le bras.

« Est-ce l’eau qui coule ici ? »

Il me susurra un ‘oui’.

J’imaginais ce jeune homme, aux cheveux blonds, déversant le nectar des dieux dans le ciel alors que mon Maître continuait de me porter pour m’emmener à l’intérieur.

 

Je ne me souvenais plus précisément quand je m’étais endormi. Ma nuit avait été hantée par les cheveux blonds de Ganymède – ou était-ce ceux de mon Maître ?

Je me réveillai en plein début d’après-midi et ne me formalisai pas outre mesure d’avoir raté les cours de la matinée. Il était encore tôt et la chaleur me donnait plus envie de rester allongé que de me lever pour entendre ces professeurs d’histoire alors que mon maître était bien meilleur conteur qu’eux.

Je refermai mes yeux.

 

« Amadeo. »

Je fus tenté de demander quelques minutes encore, mais lorsqu’il s’agissait de mon Maître, je lui obéissais en tout. J’ouvris les yeux. Il me fixait de son regard perçant et de son sourire si doux.

« Lève-toi et prends un bain. Cette nuit, tu vas me servir de modèle. »

Je baillai et me laissai emmener vers les bains. Je me laissais faire, telle une poupée de bois et frissonnais lorsqu’il passait ses doigts sur ma peau.

Je fus lavé, séché et il m’habilla. D’une étrange façon : il me laissa pieds nus sur le marbre mais me donna un chiton qu’il accrocha sur mes épaules et attacha d’une longue cordelette de cuir à ma taille.

« Maître, je veux bien satisfaire toutes les fantaisies qui vous passeraient par la tête, mais j’ignorais que le chiton vous plaisait. Si j’avais su, je vous en aurais demandé un plus tôt. »

Il me conduisit dans la salle où il avait l’habitude de peindre. Il y avait de multiples vases et des esquisses. Il nous y enferma.

« Restaure-toi pendant que je prépare mes pigments. »

Pendant que je retirais un à un les raisins de la grappe, je tentais de suivre ses gestes alors qu’il mélangeait huiles et couleurs sur sa table de préparation. Je n’étais nullement surpris de sa rapidité ; mais elle m’étonnait à chaque fois.

Il regarda une esquisse qu’il avait faite et me demanda de me placer. Il manipula ensuite mes membres aussi facilement que s’il avait eu entre les mains un bloc d’argile meuble. Il me donna ensuite un bâton qu’il plaça entre mes doigts.

Malgré les pauses fréquentes, j’étais souvent pris de crampes. J’en aurais presque supplié mon Maître de faire cesser cette torture, mais le savoir si concentré sur moi ne faisait pas fléchir ma volonté. J’entendais le pinceau sur la toile, ne me formalisant pas de la lubie qui lui avait fait mettre cette baguette dans ma main.

Des fois, il me demandait de bien reprendre la position pour un bras, ou une jambe. Je faisais du mieux que je pouvais et lorsqu’il n’était pas satisfait, il remodelait mes membres avec patience.

La nuit était déjà bien avancée lorsqu’il me permit de reposer mes muscles meurtris par l’effort. Oh, je ne lui en voulais nullement, il me servit une coupe de vin alors que je venais d’engloutir une autre grappe de raisin.

« Maître, allez-vous me dire ce que vous peignez ? »

« Patience, Amadeo. Patience. »

Je fis comme il le souhaitait : je demeurai patient. Jusqu’à ce que l’aube soit tellement proche que, à force de supplications, je le convainquis de partir. Il couvrit ma bouche de baisers et me souhaita une bonne nuit. Je regagnais sa chambre, retirai le chiton, posai la baguette et me glissai sous ses draps.

 

Et c’est ainsi que mon Maître me trouva la nuit suivante et qu’il me lava, à moitié endormi.

Il me transporta dans ses bras jusqu’à la salle de la veille et me réveilla complètement en passant ses mains glacées sur mes jambes pour les placer.

Je le regardais, sceptique.

« Maître, comment voulez-vous que je me comporte en bon modèle si j’ignore ce que vous attendez de moi ? »

Je l’entendis étouffer un rire.

« Amadeo, ne veux-tu pas en savoir plus sur Ganymède ? »

« Son récit me fascine. Mais ne m’aviez vous pas déjà tout dit hier ? »

Son pinceau s’activa.

« Je ne t’ai pas dit ce que les auteurs en ont dit. »

« Dites-moi, Maître. »

Et je le laissai me bercer, buvant ses paroles comme je buvais le vin.

« L’Hymne Homérique à Aphrodite conte comment Aphrodite est transfigurée par l’amour alors qu’elle est séduite par un mortel ; Anchise. ‘Le très sage Zeus a enlevé, à cause de sa beauté, le blond Ganymèdès, afin que, se mêlant aux Dieux, il leur versât le vin dans la demeure de Zeus. Et il est admirable à voir, honoré de tous les Immortels et puisant d’un kratère d’or le nektar rouge.’ »

Il avait énoncé lentement sa citation afin que j’en retienne la moindre nuance.

« Ganymède a un nom différent ? »

Il se détourna de sa toile pour me regarder.

« Oui, c’est son nom en grec. »

Et il y retourna tout aussi rapidement.

« D’autres auteurs en parlent ? »

« Homère dans l’Iliade en dit : ‘Le divin Ganymèdès, qui fut le plus beau des hommes mortels, et que les Dieux enlevèrent à cause de sa beauté, afin qu’il fût l’échanson de Zeus et qu’il habitât parmi les immortels.’ »

« On ne parle pas de la jalousie d’Héra dans cette version. »

« Non. Il faut dire que nous sommes en pleine guerre de Troie. »

Il me laissa le temps de me remémorer les griefs d’Achilles.

« Dans Iphigénie à Aulis, Euripide apporte plus de précisions sur la relation entre le Roi des Cieux et le jeune homme : ‘Le rejeton de Dardanos, délices de la couche de Zeus, le Phrygien Ganymède puisait le nectar dans les flancs des cratères d'or.’ »

Il m’accorda une pause. Alors que je buvais une autre coupe de vin – sinon je frissonnerais avec le chiton léger que portais malgré l’effusion de lampes à huile – mon Maître massait mes muscles endoloris. La froideur de ses mains apaisait mes crampes.

Je décidai de retourner poser. J’étais trop avide de son savoir.

« Y en a-t-il d’autres ? »

Il hocha la tête et s’installa à son tour.

« Higynus dans Poetica Astronomica parle des origines des constellations. Il dit de la constellation de l’aigle qu’il s’agit de l’aigle qui a attrapé Ganymède et l’a donné à son amant, Jupiter. »

Voilà qui précisait un peu plus le rôle de l’aigle.

« Plus ‘classiquement’, Ovide dans les métamorphoses : ‘Jadis le roi des dieux brûla d'amour pour Ganymède, le jeune Phrygien, et un être se rencontra dont Jupiter put envier la forme. Il se change en oiseau, mais c'est l'oiseau qui porte son tonnerre. Soudain frappant l'air d'une aile empruntée, il ravit le pâtre du Scamandre. Maintenant encore Ganymède remplit sa coupe, et Jupiter, en dépit de Junon, reçoit le nectar de sa main.’ »

« Ne trouvez-vous pas que ‘brûler d’amour’ est passionnément exagéré par rapport aux autres versions ? »

« Certes. Mais si Jupiter était vraiment épris du jeune homme, je ne doute pas que cet amour le consumait et qu’il fit tout pour l’obtenir. »

Contrarié de cette opinion, je décidai de le mettre en doute :

« Est-ce tout ce que vous avez dans votre répertoire ? Je pensais vos connaissances infinies, Maître. »

Il se leva et s’approcha calmement de moi. Mes yeux étaient fixés dans les siens.

« intextusque puer frondosa regius Ida
uelocis iaculo ceruos cursuque fatigat
acer, anhelanti similis, quem praepes ab Ida
sublimem pedibus rapuit Iouis armiger uncis;
longaeui palmas nequiquam ad sidera tendunt
custodes, saeuitque canum latratus in auras. »

Il déclama ces vers dramatiquement.

« Maître, je ne suis pas sûr de comprendre le sens de vos paroles. »

« N’as-tu pas des cours de latin ? »

« Vous savez, ces derniers jours, mon Maître m’accapare tellement pendant la nuit que je n’ai que rarement l’occasion d’y aller. »

Garder ma posture devenait de plus en plus difficile. Je ne tins plus lorsque ses lèvres touchèrent les miennes et m’arrachèrent des gémissements.

« Je le dirai en italien, mais seulement pour toi.

‘Tissée dans la toile, une image représente le jeune prince
courant dans l'
Ida feuillu, harassant de son javelot des cerfs rapides;
il est ardent, semble essoufflé. Un aigle rapide, le
porte-foudre de Jupiter,
l'enlève de l'Ida, l'emportant au ciel dans ses serres crochues;
ses vieux gardiens en vain tendent les mains vers les astres,
et les aboiements des chiens s'élèvent rageusement dans les airs.’ »

J’avais l’impression d’être comme Ganymède. Ardent et essoufflé par les baisers de mon Maître.

Il me remit en place et, me laissa rêveur avec ma baguette en main.

« Comment est-ce, les plaines du mont Ida ? »

« C’est une lieu paisible bordé de verdure. »

« Est-ce semblable aux champs de l’Élysée ? »

Il rit.

« Je dirais que c’est l’un des plus beaux lieux en ce monde, si l’on s’y installe et que l’on observe en pensant à toutes ces mythologies. »

Je reprenais mon souffle lentement.

 

Quelques nuits plus tard, la toile était terminée.

« Maître, pourquoi avez-vous mis un cerceau ? »

Il me désigna plusieurs poteries.

« Ganymède est souvent représenté comme jouant avec. C’était un jeu très populaire à l’époque et je voulais faire ressortir sa jeunesse. »

Je penchai ma tête sur le côté.

« Certes, mais il faudrait m’expliquer pourquoi vous avez mis des fleurs dans ses cheveux. »

« Le lys est une fleur qui serait née du lait maternel d’Héra. Prends cela comme une simple provocation de ma part pour l’épouse de Zeus. »

« Certes, mais je ne sais pas pourquoi vous m’avez choisi comme modèle. Je ne ressemble pas du tout à votre création. Je ne ressemble en rien au beau jeune homme éclatant, au teint frais et à l’œil brillant que je vois. »

Il sourit doucement.

« C’est ainsi que je te vois. »