À la lueur d’une flamme

Siriel Orelvia

 

 

« Amadeo, Bien-aimé du Dieu de l’Amour. »

Ainsi je fus baptisé et ma vie commença dans la noble demeure vénitienne de Marius de Romanus.

Oh, je n’avais nullement à me plaindre ; chaque jour je mangeais plus qu’à ma faim, je recevais une éducation – et avec cela la promesse d’aller dans les plus prestigieuses écoles d’Italie et d’obtenir un poste de haut dignitaire – des amis que je considérais plus ou moins comme des frères et un Maître qui veillait sur nous et nous mettait à l’abri du moindre besoin. Chacune de nos demandes étaient exaucées.

« Maître, vous me gâtez trop. » Lui avais-je dit une nuit.

Il m’avait répondu de son énigmatique sourire qui semblait éclairer et réchauffer sa face pâle comme le marbre.

J’avais, cette fois, demandé à être emmené sur l’île de Murano pour passer commande d’un lustre dont j’avais fait une esquisse. Et ce lustre aurait été du plus bel effet dans l’entrée de la villa où tous ceux qui y entreraient seraient frappés par sa beauté. Entre statues de marbre divines et peintures célestes agrémentant les murs, il ne manquait plus que l’éclairage adapté pour que mon Maître se croie en plein jour lorsqu’il y passerait.

Oui, je regrettais parfois qu’il ne puisse réellement plus admirer le jour. Il acceptait facilement cette condition en peignant tous les soleils du monde dont il se souvenait, mais… J’imaginais que ce serait la seule chose qui me manquerait lorsque mon Maître me transformerait. C’était la promesse qu’il m’avait faite : ‘Et peut-être que si les étoiles sont avec nous, si elles nous sont favorables, tu ne souffriras pas de la mort’. Il me l’a dit le jour où il m’a sorti de ce bordel sordide où je me laissais mourir sans grande conviction.

Il m’était impossible de reprocher à mon Maître le trop de liberté qu’il me donnait. Parce que je profitais de toute cette évasion qui s’offrait à moi comme je buvais une coupe de vin épicé. C’était grisant. C’était pour cela que je menais un train de vie épuisant : je passais la journée à suivre les cours de mes professeurs et devant des panneaux de bois à peindre et mes nuits, je tenais compagnie à mon Maître dans ses appartements, m’endormant parfois dans le lit où il ne reposait jamais. Il me laissait dans les bras de Morphée dès que j’y tombais et je me réveillais au petit matin, les draps de fine facture tirés sur moi. Mon Maître avait tellement bon goût que cela ne me donnait absolument pas envie de partir de ce cocon moelleux qu’il avait pris soin d’enrouler autour de moi. Il me plaisait de m’imaginer chenille dans une chrysalide. Peut-être que j’allais devenir un superbe papillon un jour. Mais s’il n’y avait pas mon Maître pour veiller sur moi, cela n’en valait pas la peine. J’aimais trop la liberté sans risque.

C’était sans grand entrain que j’allais ensuite dans les quartiers qui nous étaient réservés – à nous, ces enfants que Maître Marius avait pris sous son aile – pour procéder à mes ablutions et changer de tenue. Aujourd’hui, j’allais pratiquer l’escrime avec Riccardo. Une simple tunique courte et des sandales suffiraient, d’autant plus que les journées devenaient de plus en plus chaudes. Je le croisais justement dans un couloir encore glacial.

« Comment allait le Maître cette nuit ? »

Je lui répondis sans équivoque qu’il se portait bien et qu’il avait accédé à ma requête. Riccardo savait que je passais mes nuits avec le Maître, mais il ne devait nullement soupçonner que notre Maître me fit autre chose que la lecture de certains livres précieux. Il savait que j’étais le préféré du Maître et ne doutait pas de la droiture de ce dernier. Il était vrai qu’en apparence, Maître Marius était un être dont le mot ‘déviance’ était le dernier mot dont on pouvait le qualifier. C’était l’une des personnalités les plus respectées de toute la cité, sa parole faisait office de vérité. Le seul point sur lequel ses détracteurs s’attachaient à l’attaquer était sur les garçons qu’il hébergeait – nous. Il savait très bien qu’il pouvait compter sur nous pour témoigner en sa faveur puisque jamais il n’avait touché l’un d’eux. J’étais plutôt doué en mensonge.

« Tu sembles plutôt fatigué. »

« Il m’a fait lire Platon dans le texte pendant une bonne partie de la nuit. Je crois bien que je me suis endormi en plein milieu de ma récitation. »

J’entendis le rire clair de mon frère.

« Tu es toujours aussi paresseux, Amadeo. »

Ce qu’il ignorait, c’est que je comptais l’emmener à Murano avec moi dans l’après-midi. Après tout, Venise était un véritable coupe-gorge si l’on ne faisait pas attention et, à part mes allées et venues chez Bianca, je faisais toujours attention à être accompagné. Riccardo avait une carrure moins chétive que moi, je voyais en lui le grand-frère et garde du corps idéal.

Il exploitait ma fatigue physique sans aucune vergogne. Il me faisait faire exprès des enchaînements fatigants pour me faire déclarer forfait. Je savais que mon corps trempé de sueur ne résisterait plus très longtemps devant l’effort qu’il exigeait de moi. Il ne me restait qu’assez d’énergie pour effectuer une passe décisive.

« Riccardo, tu sais que cet après-midi, tu viens avec moi ? »

La tête qu’il fit à ce moment-là était impayable. Cela ne l’empêcha pas de tenter de me faire chuter.

« Ah oui ? Et ou le sieur Amadeo a-t-il décrété que nous irions ? »

Je me préparais à l’assaut.

« À Murano pour choisir un lustre pour le Maître. »

Et je me jetai sur lui de toutes mes forces. Il tomba à terre, moi vautré sur lui. Heureusement, nous avons tous les deux eu le réflexe de lâcher nos armes, si bien que nous ne fûmes pas blessés dans notre chute. J’étais aussi heureux de savoir le Maître endormi profondément dans son lit, sinon je douterais d’obtenir son approbation pour une telle méthode en escrime.

« Un lustre ? »

« Pour le Maître, oui. »

Il se releva et ébouriffa mes boucles de feu.

« Amadeo, Amadeo… Tu sais que je dois assister à la classe. »

Je le regardai, un sourire malicieux décorait mon visage.

« Et depuis quand le grand Riccardo refuse-t-il la moindre occasion de sortir dans Venise ? »

J’avais visiblement marqué un point. Il ne refuserait jamais la moindre occasion d’aller séduire une damoiselle.

« D’accord. Mais uniquement pour un lustre, n’est-ce pas ? »

« Promis. »

Une bourse remplie accrochée à ma ceinture et nous voilà tels de jeunes seigneurs parcourant les rues étroites de Venise jusqu’au port. Murano n’était accessible qu’à bateau.

Notre venue n’était pas attendue mais le simple nom de nos Maître nous ouvrit les portes des ateliers. Là, on nous présenta les modèles déjà existants, ce que nous les laissâmes faire de bonne grâce, jusqu’à ce que le temps se fit long au point de mettre fin à cela et de faire part de mes exigences. De l’argent laissé en acompte les convainquit de donner vie à mon œuvre.

Je n’avais plus rien de ce que l’intendant nous avait donné avant de partir ; je m’accordais le luxe de demander à Riccardo une partie de son or pour me procurer une rivière de perles que les femmes adoraient accrocher dans leurs cheveux.

Le soir même, je fis part à mon Maître de l’avancée de mon projet. Je comptais bien aller de temps à autre sur l’île pour vérifier l’assemblement du lustre. Je lui racontais la visite des ateliers ; la chaleur qui y régnait et le travail de précision des maîtres souffleurs. J’ignorais qu’ils utilisaient des ciseaux pour couper le verre encore en fusion. Ces verriers avaient beau faire des réalisations de toute beauté, ils devaient atteindre cette fois la perfection pour mon Maître.

 

Durant la période de conception, je n’étais que moyennement intéressé par les propos des précepteurs. Leurs classes sur l’antiquité n’étaient pas aussi captivantes que l’histoire contée par mon Maître. Mon Maître dont je ne doutais de la véracité de ses paroles, lui à qui il me plaisait tant de lui demander des anecdotes à la lueur des lampes à huile. Et à chaque fois, il me répondait et n’omettait aucun détail. Il illustrait souvent ses dires d’esquisses effectuées très rapidement – et d’une exactitude qui rendait la chose plus véridique – sur une tablette en cire. Malheureusement, il remodelait la cire juste après et à une vitesse qui ne cesserait de m’impressionner.

« Maître, pourquoi esquissez-vous uniquement sur cette tablette et non sur un parchemin ? »

Je n’étais nullement surpris de mon audace. Après tout, c’était l’une des choses qu’il me permettait et appréciait chez moi.

Son visage semblait prendre vaguement vie devant mon effronterie. Je devais sûrement être la seule personne qui se permettait de telles familiarités. Je me demandais si je n’étais pas comme une tablette de cire moi aussi ; s’il ne m’avait pas modelé comme il lui plaisait.

« Parce que ces lieux et ces personnes ont eu une existence aussi éphémère que ces dessins. »

 

Dans ma hâte pour observer le travail terminé, je n’avais même pas pris la peine de prendre le moindre petit-déjeuner. J’en voulus presque au batelier de ne pas se mettre en route dès mon arrivée. Dans mon attente, je décidai d’acheter des petits gâteaux dans une pâtisserie près des quais. Au moins ne m’évanouirais-je pas pendant une étape décisive de l’installation. Des ouvriers avaient déjà investi l’entrée de la demeure pour que tout soit prêt pour accueillir le lustre. Il me tardait d’y être.

J’avais bien fait d’y aller dès le début de la matinée ; il y avait quelques détails qui ne me plaisaient pas. Finalement, je réussis à sortir de l’atelier avec mon lustre dans le courant de l’après-midi. J’avais soudoyé plusieurs artisans pour qu’ils s’assurent que le lustre arrive sain et sauf jusque dans la demeure où il reposerait.

Les ouvriers firent leur travail d’installation à merveille. J’eus peur une ou deux fois en voyant le lustre balancer dangereusement à plusieurs mètres du sol. Je n’aurais jamais supporté de voir l’une des œuvres de ma vie réduite en morceaux en l’espace de quelques secondes. Je crois que jamais plus je n’aurais osé regarder mon Maître en face après un tel échec. Oh, ce n’était pas l’argent dépensé qui était la cause de mon angoisse. C’aurait été de supporter sa supérieure présence alors qu’il m’aurait démontré qu’il s’agissait d’une leçon que la vie devait m’apprendre. Et j’aurais dû l’écouter toute la nuit durant car il m’aurait gardé debout toute la nuit à cause de ça.

 

C’était une chaude nuit d’été. J’attendais avec impatience mon Maître dans le patio. Je jouais pensivement avec l’eau de la fontaine alors que tous dormaient. Sans un bruit, il s’approcha de moi. Il portait un péplum comme il avait tendance à les affectionner dans l’intimité de sa demeure et le même ruban de velours retenait ses longs cheveux blonds en arrière.

Je l’accueillis avec le même entrain habituel ; à croire qu’un vieux rituel animait nos moments passés ensemble. Lui me sourit d’un air absent et me proposa de le conduire jusque dans l’entrée. Je lui pris la main ; glacée. Sa fraîcheur se transmettait dans mon corps par ma main.

Les ouvriers avaient réalisé une belle prouesse ; ils avaient installé les bougies qui illuminaient de leur flamme jaune. On se serait presque crûs un soir d’été, le soleil jaune se couchant dans le ciel rouge. C’était néanmoins le résultat le plus proche de la lueur du jour que je pouvais obtenir.

Les flammes léchaient de leurs ombres orangées les statues de marbre, les colorant d’une teinte proche de la peau. Mon Maître aussi avait un teint moins pâle. Il semblait presque humain. L’expression émerveillée sur son visage finissait de lui rendre son humanité. Il n’avait plus l’apparence froide qui le caractérisait.

« Ton cadeau me ravit, Amadeo. »

Je soupirais.

« Hélas, je crains avoir sous-estimé le nombre de bougies nécessaires et leur rapidité à fondre. »

« Tu as fait ce projet avec sans doute trop de précipitation. »

« Je n’y peux rien si vous ne m’avez pas arrêté dans ma hâte de vous faire plaisir. »

Les flammèches se reflétaient dans ses yeux, lui donnant un air prédateur et rassurant à la fois.

« Viens. »

Il me prit la main et m’entraîna dans ses appartements.

« Cette nuit, nous n’allons pas faire de leçon. » Il marqua une pause. « Demande-moi ce que tu veux et tu l’auras. »

Mon Maître s’arrêta devant son bureau et s’appuya contre.

Je fis un pas vers lui, et posa ma main sur ma poitrine, tel Dionysos ému en découvrant Ariane. Toute son attention était dirigée vers moi.

« Vous savez ce que je veux. »

« Et je préfère attendre avant de te donner le Don Ténébreux. »

« Pourquoi attendre encore ? Je m’efforce d’apprendre vos leçons, de suivre vos conseils. Vous ais-je déplu ? Vous ais-je déçu ? »

« Ni l’un, ni l’autre, Amadeo. Tu as encore beaucoup à découvrir de ta vie mortelle. »

Je détournai le regard alors que je le laissais m’attirer à lui.

« Ne gagnerais-je donc jamais contre vous, Maître ? »

Il rit doucement.

« En attendant, demande-moi tout ce que tu désires sauf cela. »

« Je maintiens qu’en m’interdisant cela, vous suscitez d’autant plus mon désir de vivre avec vous à jamais. » J’observais ses traits. Il me regardait avec patience. « Mais je me consolerai volontiers en vous demandant des baisers. Si ceci entre dans vos dispositions. »

« Quelle opiniâtreté, Amadeo. »

Il me souleva sans difficulté sur son bureau et couvrit mes lèvres de ses baisers.

« Pour ces lèvres semblables aux pétales de roses et au goût doux et fruité comme les pêches gorgées de soleil, tu es ma lueur d’espoir Amadeo, comprends-tu ce que cela signifie ? »

Je ne répondis pas et le laissais entrecouper ses baisers de poésie. Lorsqu’il cessa, je le suppliai.

« Maître, Maître, je vous aime, ne me quittez pas. »

« Jamais. »

Il se pencha contre mon cou et le couvrit de baisers avant de boire. Je m’accrochais à sa nuque tandis qu’il maintenait ma tête et ma taille. Sans doute ais-je pleuré sous l’émotion – comme à chaque fois – mais sentir le corps froid de mon Maître se réchauffer était l’une des choses qui me maintenaient en vie. Même si je voulais d’une certaine façon le rejoindre dans la mort pour mieux vivre avec lui. Les mots avaient parfois des sens si contradictoires…

Lorsqu’il se détacha de ma peau, il lécha la morsure. Je gardais mes mains agrippées à lui, malgré ma force qui me faisait défaut. Il me souleva jusqu’à son lit où il m’y posa.

« Maître, resterez-vous avec moi ? »

« Toujours. »

Je me lovais dans ses bras alors qu’il s’allongeait près de moi.

« Bonne nuit, Amadeo. Fais de beaux rêves. »