Une toute dernière fois…

 

La fenêtre était ouverte, et même s’il faisait froid, le jeune homme assis sur le canapé ne comptait pas la fermer.

La pièce était éclairée, et quelques moustiques commençaient déjà à entrer et à, doucement, venir se nourrir de son sang.

Cigarette à la bouche, il restait avachi sur son canapé, les yeux fixés vers le plafond.

Il n’osait pas regarder par la fenêtre, attendant quelque chose et, en même temps, sachant parfaitement que ça ne viendrait jamais.

Ça ne venait plus, et ce, depuis bien longtemps.

Il n’en était pas particulièrement malheureux mais ce soir, à cette date bien particulière, il ne pensait qu’à ce qu’il avait perdu.

Il espérait que, au moins ce soir, ce qu’il attendait toujours depuis un an viendrait enfin.

Tournant légèrement la tête sur le côté, il fixa le ciel noir et vide.

Il ne parvenait même pas à voir les étoiles.

D’une certaine manière, cela ne faisait que le torturer un peu plus.

Mizuki prit sa cigarette entre deux de ses doigts, et soupira longuement, recrachant un peu de cette fumée cancérigène.

Il ne savait pas vraiment pourquoi il se sentait aussi mal.

Cela faisait des mois, maintenant, que plus rien ne passait par cette fenêtre perpétuellement ouverte, alors, pourquoi attendait-il encore ?

Pourquoi y avait-il plus d’espoir à cette date particulière ?

Passant la main rapidement sur son visage, il se releva, éteignit la lumière et se réinstalla sur son canapé, fermant les yeux, attendant en espérant voir le sommeil le prendre et, qu’à son réveil, il ne soit plus seul dans cette pièce.

Pour toute personne se trouvant à l’extérieur, une faible lueur oscillante était visible par cette fenêtre ouverte, et le seul espoir de Mizuki était que cette petite lueur serait assez forte pour faire venir ce garçon qu’il n’avait jamais pu oublier.

Bien loin de cette petite pièce faiblement éclairée, à des années lumières de ce jeune homme qui attendait, un enfant profitait juste du soleil qui lui chauffait la peau, sentant le vent caresser doucement son visage.

Les feuilles de l’arbre dans lequel il était perché bougeaient doucement au dessus de sa tête, lui créant un toit rassurant, et agréable.

Air prenait rarement le temps de se poser de cette façon et de profiter tout simplement de ce qui l’entourait.

Non, il trouvait toujours quelque chose à faire, que ce soit jouer avec les garçons perdus, partir à l’aventure ou, tout simplement, aller voir si le Capitaine Vanity faisait encore des choses un peu étranges avec son second.

Rouvrant un œil, Air soupira, soudainement, il s’ennuyait.

Levant les yeux, il fixa son protecteur.

Reux semblait ennuyé par quelque chose, mais Air ne savait clairement déterminer ce qui pouvait mettre la fée dans cet état.

Et, comme il n’était pas du genre à s’intéresser à ce genre de choses, il demanda d’une voix enfantine :

-          Dis-moi Reux, tu n’aurais pas quelque chose à me proposer aujourd’hui ?

Reux le regarda un instant, et parla d’une voix calme.

-          N’as-tu pas déjà quelque chose à faire aujourd’hui ?

Air fronça les sourcils, réfléchissant sérieusement à ce que venait de dire son ami.

A force de jouer et de voler dans les airs de manière insouciante, il avait la sérieuse tendance à oublier ce qu’il laissait au sol.

Cela lui avait déjà posé un gros problème lorsqu’il avait oublié qu’il jouait à cache-cache avec les garçons, mais il avait beau y réfléchir, il savait que ce n’était pas le cas.

Se relevant prestement, il quitta la branche sur laquelle il était perché, et se tourna vers Reux, un grand sourire sur le visage.

-          Bien, je vais aller voir comment va le Capitaine pour la peine !

Et, avant que Reux n’ait le temps de le retenir ou de lui dire quoi que ce soit, Air avait déjà disparut à l’horizon.

La fée resta un instant assis sur la feuille qu’il s’était choisit.

Songeur.

-          Alors comme ça… Tu l’as vraiment oublié ?

Air vola le plus rapidement possible en direction du bateau des pirates, persuadé qu’en allant là-bas il allait se trouver une occupation.

Une occupation qui le détournerait de l’étrange sensation qu’il ressentait.

Son cœur se serrait sans raison particulière, ses yeux s’emplissaient d’une certaine mélancolie, et ses pensées s’égaraient il ne savait où.

Il avait, parfois, l’impression de voir quelqu’un.

Quelqu’un qui l’attendait de l’autre côté d’une fenêtre, mais il ne savait pas de qui il pouvait s’agir.

Ou, en tout cas, il ne le savait plus.

Lorsqu’il fermait les yeux pour tenter d’en voir un peu plus, il se retrouvait avec la sérieuse impression d’avoir un ruban devant les yeux.

Un ruban l’empêchant de distinguer qui il avait face à lui.

Aussi, ne souhaitant pas vraiment passer la journée à chercher de qui il pouvait s’agir et ce qu’il devait représenter pour lui, il préférait partir, voler un peu partout dans le Pays Imaginaire, et attendre que le lendemain arrive.

Et qu’avec lui disparaisse cette impression qui l’empoisonnait.

Arrivant, finalement, près de l’embarcation du Capitaine Vanity, Air se dirigea immédiatement vers la fenêtre de la cabine de l’homme.

La dernière fois qu’il y était allé, le capitaine avait ouvert la fenêtre et lui avait jeté une paire de ciseaux, ce qui n’avait pas manqué de faire rire le jeune garçon.

Il se demandait un peu ce qu’il allait lui lancer aujourd’hui, et c’est cette curiosité sur le futur qui réussi à éloigner un peu de son esprit ce rêve du passé.

En se plaçant à la fenêtre, il distingua immédiatement le Capitaine, mais ce dernier ne le vit pas, trop occupé avec son second, Al.

Air n’était pas un enfant stupide, et il savait que ce que se donnaient ces deux hommes, c’était un baiser.

Il avait déjà vu cela avant, et il s’amusait toujours beaucoup de la réaction du Capitaine.

Aussi, il se contenta d’attendre que Vanity remarque sa présence, repousse Al en rougissant bêtement et se précipite vers sa fenêtre pour tenter de l’attraper.

Mais, au lieu de s’amuser à l’avance de ce qui allait irrémédiablement se passer, Air ressentit quelque chose d’étrange.

Comme un goût légèrement fruité lui effleurant les lèvres.

Passant délicatement ses doigts dessus, il continuait à regarder les deux pirates, semblant, soudainement, se souvenir d’une sensation qu’il ne pouvait tout simplement jamais avoir ressenti.

Fermant les yeux, il eut la très nette sensation de sentir quelque chose de chaud, de doux et d’agréable sur ses lèvres.

Quelque chose qui lui plaisait, qu’il aimait et qui lui manquait.

Un court instant, il vit deux jolis yeux, et entendit une voix.

« Je ne t’oublierai jamais. »

Secouant la tête rapidement, il rouvrit les yeux, ne voulant pas rater le regard effarouché du Capitaine lorsqu’il le verrait.

A la place, il vit le second de ce dernier lui tirer la langue en fermant les tout nouveaux rideaux que le Capitaine avait fait installer peu de temps auparavant.

Air avait juste eut le temps de voir le jeune homme retirer sa chemise derrière Al.

Vexé de ne pas avoir vu ce qu’il était venu voir, Air s’éloigna rapidement, décidé à trouver une nouvelle occupation.

Mais, il eut beau chercher, il ne trouva rien qui lui fasse réellement envie.

Aller voir les Indiens, se rendre dans les endroits les plus dangereux qu’il connaisse, jouer avec les enfants perdus ou, même, se rendre sur terre, rien de tout cela ne lui disait.

Il se retrouva un nouvel endroit où se poser, et il laissa ses yeux aller dans le vague.

De loin, Reux le regardait, sachant pertinemment que cet état apathique dans lequel Air était plongé disparaîtrait dès le lendemain.

Dès qu’il aurait totalement oublié la raison de son état.

Pourtant, en attendant, Air ne voyait qu’une seule et unique chose, une fenêtre ouverte qui n’attendait que lui.

Sentant, soudainement, une étrange détermination lui tenir le cœur, il se releva rapidement et s’envola directement.

Il n’avait que peu de temps pour retrouver celui qui l’attendait.

Même s’il avait oublié son visage, son nom et son importance, il savait qu’il allait l’attendre toute la nuit, et que sa fenêtre serait ouverte.

Reux le laissa faire, ainsi, Air avait enfin mit la main sur ce qui lui manquait, mais il souhaitait de tout cœur que le garçon ne trouve pas ce qu’il cherchait.

Si Air retrouvait Mizuki, le jeune humain aurait l’espoir de le voir rester, ou revenir, mais Air, en revenant ici, l’oublierait à nouveau, trop occupé qu’il serait par les nombreux jeux qu’il pourrait s’inventer.

Mizuki regarda l’heure et soupira.

Il était plus de minuit à présent, et la journée était passée.

Cela faisait un an et un jour à présent qu’Air avait passé sa fenêtre pour faire de lui un « père » qu’il n’avait jamais pu être.

Et, c’était après cette nuit là que Mizuki avait commencé, et arrêté de vivre.

Il s’était trouvé des rêves, avait revu son père, et avait réussi à être heureux.

Mais, chaque nuit, il ouvrait sa fenêtre et attendait qu’Air vienne le voir.

Au début, le garçon était venu chaque nuit, et Mizuki en ressentait un intense soulagement, mais aussi une joie immense.

Puis, Air était venu un jour sur deux, une fois par semaine, toutes les deux semaines, une fois par mois…

Et un jour, il n’était plus venu.

Mizuki laissait sa fenêtre ouverte, attendait parfois devant, et finissait par aller se coucher, seul, et le cœur empli d’une angoisse qu’il ne parvenait pas à éliminer.

Il ne savait pas pourquoi Air ne venait plus le voir.

Etait-il arrivé quelque chose au jeune homme ?

N’avait-il plus envie de le voir ?

Ou l’avait-il tout simplement oublié ?

Baissant les yeux vers la table basse devant lui, Mizuki fixa le gâteau qu’il avait préparé d’un regard morne.

Il avait placé quelques bougies dessus, trouvant qu’une seule ne faisait pas assez de lumière.

Il y en avait douze, une pour chaque mois et elles fondaient peu à peu, bientôt, elles s’éteindraient.

Le jeune homme se frotta un instant les yeux, se sentant fatigué, et terriblement mal.

Il se leva doucement, et se dirigea vers la fenêtre, fixant l’extérieur.

La nuit froide et vide dont rien ne sortait réellement.

Il posa sa main sur la fenêtre, et commença à la fermer.

Il cru, un très court instant, distinguer quelque chose au dehors, une forme mouvante qu’il n’arriva pas de suite à distinguer.

Mais en se penchant sur le rebord de la fenêtre, il ne vit qu’un chat qui passait d’un toit à l’autre.

Air ne reviendrait sans doute plus jamais, il avait totalement oublié cette fenêtre, oublié Mizuki, et oublié tout ce qu’ils avaient pu vivre ensemble.

Sentant sa gorge se serrer, Mizuki ferma la fenêtre, appuyant son front un instant contre elle, réfléchissant à ce qu’il venait de faire.

Air avait toujours eu une réelle crainte d’être oublié, de voir les fenêtres des enfants se fermer pour lui et de, finalement, devoir rentrer chez lui, seul une fois de plus.

Mais Mizuki avait tenu sa promesse, il n’avait pas oublié Air.

Il l’avait attendu chaque soir pendant plus d’un an, mais maintenant, il n’avait probablement plus à le faire.

Air l’avait oublié.

Et il ne tiendrait jamais plus cette promesse qu’il avait faite.

 « Je viendrai te voir. »

Non, plus jamais…

Peu à peu, les bougies du gâteau fondaient, laissant de moins en moins de lumière derrière elles.

Air avait fait le plus vite possible pour arriver jusqu’ici, volant à en perdre haleine, cherchant des yeux la moindre fenêtre encore ouverte.

Mais il faisait froid, et elles étaient peu nombreuses.

Presque inexistantes.

Air finit par se poser au sommet du grand cloché, cherchant de ses yeux persans la moindre lueur qui puisse lui indiquer le chemin.

Mais il n’y avait rien, aucune trace de la fenêtre qu’il cherchait.

Ce jeune homme dont Air ne retrouvait pas le prénom, il n’était plus là.

Il avait fermé sa fenêtre, et avait cessé de l’attendre.

Baissant la tête, Air regarda en bas, la rue, et les badauds qui y passaient, se promenant main dans la main, malgré l’heure très avancée.

Il sentit quelque chose d’humide couler sur sa joue, et songea au fait qu’il n’avait plus pleuré depuis longtemps.

Il s’essuya rageusement les yeux, haïssant cet homme qui ne l’avait pas attendu.

Cet homme, qu’il devait avoir aimé, et qui s’était contenté de fermer sa fenêtre et de ne plus penser à lui.

Il devait dormir en ce moment même, faire un joli rêve, vivre sa vie d’adulte, sans aucune pensée pour les enfants perdus.

Reux retrouva le jeune garçon un long moment après que ce dernier ait commencé à pleurer.

Il avait trouvé Air, prostré à côté de l’horloge, immobile, peut-être endormi.

La fée s’était rapprochée de lui, et s’était contentée de posé sa petite main sur le bras de l’enfant. 

Reux s’en était un peu douté, Mizuki n’avait pas pu attendre plus longtemps.

On ne pouvait passer sa vie à attendre et à espérer que quelque chose vienne.

La fenêtre resterait fermée maintenant, et le jeune homme oublierait peu à peu le Pays Imaginaire et ses occupants.

Parfois, il se souviendrait avoir vécu quelque chose de merveilleux, et il regarderait les étoiles, mélancolique.

Mais il n’aurait plus jamais l’idée d’attendre qu’Air revienne.

L’enfant rouvrit doucement des yeux un peu rouges, et Reux se demanda combien de temps le garçon avait pu pleurer.

Mais le visage enfantin se fendit en un grand sourire.

-          Tu es venu me chercher ?

Reux se contenta d’acquiescer, et le petit garçon se releva et s’étira.

-          J’ai dû m’endormir un moment…

Dit Air, songeur, il sourit à nouveau.

-          Bon, je n’ai trouvé personne pour jouer ce soir, je reviendrais demain.

Prenant son envol, il commença doucement à s’éloigner, et Reux se mit à le suivre sans un mot.

Il ne fit aucun commentaire lorsqu’Air lui demanda, calmement :

-          Dis, tu crois que ça ferait plaisir aux autres si je leur ramenais un papa une fois ?