Le journal de Hakamada

 

15 Janvier

            Je repousse les quelques mèches collées sur son front en sueur. Son visage endormi paraît légèrement agité, même si je risque de le réveiller, je ne peux m’empêcher de passer un bras autour de son corps et de mêler nos cheveux sur l’oreiller. En approchant ma tête si près je peux distinguer le grain de peau d’Izaki, elle est claire, un grain de beauté s’est logé dans son cou et ne peut plus s’effacer, j’en distingue un autre derrière son oreille, je dois me retenir pour ne pas l’embrasser.

            Chaque mot qu’Izaki prononce sont gravés dans ma mémoire. Un jour, peu après nos retrouvailles, il m’a dit que je n’avais pas d’expression sur le visage, je n’en avais jamais pris conscience et aujourd’hui je ne cesse d’y penser. Si j’avais été différent, si j’avais été capable de lui sourire, d’aller vers lui alors que nous étions au lycée, est-ce que nous nous serions trouvés plus vite ? Le corps que je serre contre moi semble vouloir se dérober à chaque instant, j’ai peur qu’Izaki se réveille et me dise qu’il ne ressent rien. Si mon visage est inexpressif, si je ne parviens pas à lui faire comprendre, comment puis-je l’attacher plus fortement à moi…

 

20 Janvier

            Nous pouvons à peine rentrer dans l’appartement encombré de paquets. Izaki est toujours fâché, il râle et se met en colère lorsqu’il aperçoit mon sourire. Ce loft sera beaucoup plus grand que son studio, plus spacieux pour nous deux. Nos affaires au même endroit et nos deux noms marqués sur la porte… Ce sont les choses les plus importantes pour moi. Je cache ma joie derrière quelques sourires, comment puis-je lui dire que j’ai envie de lui faire l’amour maintenant, dans ce nouveau chez nous, au milieu des cartons et des babioles déballées.

 

22 Janvier

            Notre deuxième nuit dans l’appartement vient de s’achever, et c’est la deuxième nuit que je dors sur le sofa. Izaki ne digère toujours pas ce déménagement soudain : l’équipe que j’ai fait venir pour prendre ses affaires en ne le prévenant que la veille (mais au moins je l’ai prévenu), cet appartement que j’ai loué sans lui en avoir parlé… Pourtant, nous n’habitons qu’à quelques rues de son travail. Ma joie de vivre avec lui ne semble pas être partagé, et l’incertitude me reprend.

 

24 Janvier

            Le tonnerre a grondé aujourd’hui entre Izaki et moi, les foudres qu’il retenait en lui depuis quelques jours sont enfin tombées. Je ne pensais pas que vivre avec celui qu’on aime serait si difficile. Cela faisait quelques mois qu’il semblait m’avoir accepté, malgré cela on dirait qu’il regrette l’indépendance qu’il avait lorsque je n’étais chez lui que de temps en temps. Au milieu de cette colère, Izaki s’emporte tandis que j’essaie de répondre le plus calmement possible… Il m’a reproché mon stoïcisme et des tas de choses encore. Alors j’ai proféré une phrase égoïste et qui pourtant me ronge depuis que nos corps se sont liés : dis-moi que tu m’aimes…

            Le silence s’est installé, je me demande si je ne préfère pas la voix d’Izaki en colère et ses sarcasmes. Je n’aime pas quand il me regarde avec de tels yeux tristes. Et pourtant, les lèvres tremblantes, il l’a dit…

 

25 Janvier

            Nous finissons d’installer nos meubles, soulevons la table basse, les derniers cartons sont vidés. Je découvre des éléments du passé d’Izaki, pour la première fois je vois ses parents en photo, il glisse le cadre dans un tiroir. Cet espace qui était encombré il y a quelque jour prend peu à peu la forme d’un véritable endroit où partager des moments à deux.

 

30 Janvier

            Izaki est rentré tard. J’ai du mal à continuer d’écrire mon roman et mon responsable éditorial ne cesse d’appeler. Quand j’entends une énième fois le téléphone sonner, Izaki se lève et débranche la ligne.

 

1er Février

            C’est le troisième soir de la semaine qu’il rentre si tard. Je commence à lui poser des questions sur son travail, est-ce que ses collègues ne se déchargent pas sur lui ? Est-ce qu’il n’en fait pas trop pour se prouver à lui-même se dont il est capable ? D’un signe de tête il désigne la pile de lettre qui s’amoncelle sur mon bureau, un colis posé à côté. Je l’autorise à l’ouvrir, il en ressort une boite de chocolat envoyée pour la Saint Valentin « en avance » précise la lettre d’une jeune fille nommée Ikaru. Avant que je ne dise quoi que ce soit il balance le contenu de la boite dans la poubelle, en garde un pour le manger et revient s’asseoir calmement.

            Nos yeux se croisent, je réponds à son sourire gêné.

 

5 Février

            Alors que nous nous promenons dans les rues de Tokyo, les cœurs rouges et les tons roses et blancs ont envahi les vitrines des magasins. Cette ambiance si flashy ne peut nous faire oublier que la Saint Valentin approche. Les cadeaux que je reçois des lecteurs disparaissent aussitôt après que je les ai ouverts. Je ne sais pas si Izaki les jette ou les cache. Je n’ai pas encore commencé à chercher ce qui pourrait lui faire plaisir. Alors que je commence à lui montrer des objets, un portefeuille, une montre, il détourne mon attention et nous entraîne ailleurs. Nous sommes revenus les mains vides, sans même avoir trouvé les lampes que nous cherchions pour mettre sur nos tables de nuit.

 

7 Février

             Je suis finalement retourné acheter la montre que j’avais vue il y a quelques jours pour Izaki. Il a choisi ce soir pour quitter son travail plus tôt, nous nous sommes retrouvés sur le pas de la porte, le sac que je portais était tellement énorme pour le tout petit objet qu’il contenait. Le visage d’Izaki s’est fermé, il m’a poussé à l’intérieur et m’a m’arracher le sac des mains. Quand il est revenu, il m’a juste tendu quelques billets.

            Cette fois, c’est de moi-même que je suis allé dormir sur le sofa.

 

8 Février

            Je me suis réveillé avec le visage d’Izaki collé au près du mien. A moitié ensommeillé dans son costume, il m’a dit qu’il voulait me parler avant de partir au travail mais n’osait pas me réveiller. Il s’est excusé et m’a demandé de ne rien lui offrir pour la Saint Valentin, « c’est si commercial ! » Argument étonnant dans la bouche d’un vendeur de porte-à-porte. Je n’ai rien voulu promettre et avant de protester il a scellé mes lèvres.

            Je sors marcher quelques minutes, espérant le voir passer. Dans les rues qui bordent notre nouvel appartement, les commerces pullulent. J’achète de quoi préparer le diner de ce soir et m’arrête devant les babioles à quelques yens. Si je ne peux rien lui offrir le 14 alors je lui offrirai le 15, et je garde cet autre cadeau pour le 16…

 

 

 

10 Février

            Quand j’ai demandé à Izaki s’il travaillait pour la Saint Valentin il m’a dit que non mais a ajouté qu’il n’était pas libre. Je le vois qui attend ma réaction du coin de l’œil. Je sens une pointe de jalousie monter en moi mais la refreine. Je ne veux pas céder à la tentation, lui demander ce qu’il compte faire, avec qui il sera. Je suppose que la punition continue pour moi. Comme si le déménagement surprise allait être le prétexte à toutes nos disputes et toutes ses bouderies. Malgré tout, je me convaincs que c’est ce que j’aime chez lui et que quoi que je fasse il ne capitulera pas. Je lui souris mais son visage est plus fermé que jamais. Aurait-il voulu que je me mette en colère ?

 

13 Février

            Il est bientôt minuit, nous allons basculer dans la fête des amoureux. Izaki n’est pas rentré. Tout d’un coup cette journée prétexte me paraît bien triste, et je commence à comprendre les mots d’Izaki. Malgré tout, j’ai envie de le serrer contre moi. Il n’appelle pas, je ne sais pas où son travail le retient. Sont travail ou quelqu’un d’autre… Je continue de douter.

 

15 Février

            Je m’empresse de consigner la journée d’hier afin de n’oublier aucun détail.

            Alors que je m’étais assoupi, j’ai senti les mains d’Izaki me parcourir tout doucement comme s’il cherchait à s’assurer de ma présence. Il sentait un peu l’alcool mais ses yeux étaient bien ouverts tandis que j’avais du mal à distinguer ce qu’il se passait autour de nous. Izaki prenait les devants, Izaki me touchait, m’embrassait, ce sont les seules pensées que je pouvais formuler et mon excitation ne cessait de monter. Je n’ai pas regardé l’heure, je me souviens juste des premiers rayons de soleil qui filtraient quand nous nous sommes endormis.

            Alors que la journée était très avancée, cela m’a surpris de ne pas le trouver allonger près de moi, à quel rendez-vous avait il été obligé de courir… Mais une odeur de café commençait à remplir peu à peu la pièce. Par la porte de la chambre grande ouverte je pouvais l’observer préparant notre petit-déjeuner tardif. J’ai voulu l’enlacer mais il m’a doucement repoussé, prétextant que nous ne sortirions jamais si je recommençais. J’étais surpris, je me souviens avoir répété bêtement ses mots sans comprendre. Il a ri et il m’a semblé que c’était la première fois depuis le lycée que j’entendais son rire.

            Dans le parc jouxtant notre appartement, nos mains se sont nouées, les amoureux pullulaient et nous n’étions qu’un pâle cliché au milieu d’eux. En regardant Izaki de biais je me suis rendu compte que c’était lui qui semblait le plus gêné, j’ai serré sa main un peu plus fort.

            La salle de cinéma était pleine, et pourtant cela faisait longtemps que notre film était à l’affiche. Nous étions coincés entre deux couples qui nous ignoraient totalement, mais même si je voulais moi aussi oublier le film pour profiter de sa présence, Izaki semblait vraiment concentré. Seul véritable spectateur dans cette salle pleine. Alors j’ai passé deux heures à regarder son visage et les lumières changeantes qui faisaient naître des ombres insoupçonnées sur sa peau.

            Nous avons lentement regagné notre appartement. En passant devant le bijoutier, Izaki m’a demandé si c’était toujours d’accord pour que je lui achète une montre.

            Il me semble le comprendre un peu mieux maintenant qu’il m’a expliqué. Je suis toujours celui qui prend les devants, tente de lui faire plaisir, il voulait que ce soit mon tour de me laisser guider et ce n’est pas si désagréable. La journée qu’il m’a réservée devait me dégouter de la Saint Valentin. Il voulait me faire promettre de ne plus jamais la fêter mais je n’ai pas cédé, et je crois que j’attends le prochain 14 Février avec plus d’impatience que les autres jours de l’année.