At midnight :

Ce majordome séduisant

 

L’aura sombre de l’extérieur semblait étouffer comme refroidir la pièce où il se trouvait assis depuis des heures. Le thé s’affadissait dans sa tasse de porcelaine tandis qu’il contemplait les quelques étoiles qui tardaient à apparaître dans le ciel brumeux. Il devait être aux alentours de minuit et le silence absolu semblait plus le déconcerter que le satisfaire.

Il arrivait parfois qu’il laissât divaguer son esprit devant cette haute fenêtre encadrée par d’épais rideaux de velours rougeâtre. Durant ces quelques instants de répit où personne n’osait venir le déranger, il tentait vainement de gonfler son cœur de quelques rêveries absurdes, de quelques promesses torturées où il aspirait par dessus tout à détruire les restes d’amour qui enveloppaient encore son être. Autant qu’il le gonflait, il essayait de le refreiner, d’interdire à quiconque d’y pénétrer. Les souvenirs de douleur se faisaient encore trop frais, il ne voulait plus pleurer.

 

Il prit une légère et unique gorgée qu’il recracha presque aussitôt contre la vitre. La lune se réfléchit dans la pierre précieuse qui sertissait sa bague et son regard s’en emprisonna quelques secondes, quelques secondes bien trop longues qui lui empêchèrent de s’apercevoir qu’une personne pénétrait dans la pièce.

Un léger tintement, comme un objet qui en percute innocemment un autre, vint se former au creux de son oreille et lui ordonner de se détourner quelques secondes de sa contemplation personnelle – c’est à dire morne et acerbe – du paysage. Épuisé pour ne serait-ce qu’élever la voix, il se contenta d’hocher la tête en reconnaissant le pas léger et dansant qu’il appropriait très certainement à Sebastian Michaelis, son diabolique – et charmant – majordome.

Il ne se détourna pas de sa contemplation de l’extérieur lorsque ce dernier entreprit de lui caresser la joue de ses doigts fins et frais. Déposant par la même occasion un plateau sur le bureau de son maître, il se plaça face à lui et lui tendit la part de gâteau qu’il s’était évertué à confectionner. L’odeur fruitée monta bientôt dans la pièce et, la curiosité le prenant, Ciel dut relever la tête qu’il avait baissée lorsque Sebastian, satisfait de l’effet de gêne qu’il avait produit, lui avait offert un sourire.

— Que veux-tu ? susurra-t-il presque rageusement alors qu’il se redressait sur sa chaise, faisant ainsi réellement face à son interlocuteur.

Ses joues rougies le rendait plus séduisant que jamais et cela, Sebastian se gardait bien de le lui avouer : de peur qu’il ne s’échappa encore, comme toutes les autres fois où il l’avait complimenté sur son apparence.

— Ce que je vous veux à cet instant précis ou ce que je veux de vous à chaque instant, my lord ? ricana-t-il, se rapprochant que plus encore de son maître.

Ne sachant que répondre, Ciel tenta de prendre la fuite en se détournant physiquement de son majordome mais ce dernier avait déjà entreprit de le retenir, ses doigts enserrant désormais le fin et savoureux poignet de son maître.

— Voyons, n’avez-vous pas entendu retentir à l’instant les douze coups de minuit ?

— En quoi cela m’importe-il ? répliqua Ciel, dorénavant bougon.

— Un anniversaire ne se fête rarement seul, my lord. Je suis donc venu vous tenir compagnie et par la même occasion, je vous ai apporté votre gâteau. Une part de Dame Blanche, n’est-ce pas votre pâtisserie favorite ?

Sebastian porta à ses lèvres le poignet qu’il étreignait toujours. Un simple et rapide baiser. Un adorable baiser. Un baiser emplit d’un amour que Ciel dédaigna en se relavant brusquement de son siège. Son mécontentement voulut emplir la pièce d’un grognement rauque et brutal mais seul un petit gémissement franchit la barrière de ses lèvres, sous la perplexité même de son propriétaire. Sebastian prit cela pour une invitation et entreprit d’asseoir son maître sur le large bureau.

— Ne vous manque-t-il point un cadeau d’anniversaire ? continua-t-il sur la même lancée, chuchotant ces paroles si proche de l’oreille de Ciel que celui-ci en frissonna.

— Je suis fabricant de jouet, un cadeau ne m’intéresse pas si je peux moi-même l’imaginer et le faire construire et vendre, répliqua-t-il pourtant, le repoussant désormais de toute ses forces.

Sebastian n’en démordit pas et revint pourtant à la charge, immiscent désormais son corps tout proche de celui de son maître, allant même jusqu’à écarter ses deux jambes pour mieux se lover contre lui.

— Je ne vous parle pas ici de quelque chose en bois, de quelque chose qui se casserait et s’userait avec le temps. Je suggère de vous offrir de la chaleur, my lord. Je suggère de m’offrir à vous pour votre treizième anniversaire.

— Les faveurs d’un démon m’écœurent ! s’égosilla-t-il presque aussitôt lorsqu’il sentit la virilité dressée de son majordome se frottant contre l’une de ses cuisses.

Se rappelant au même moment ce qui se trouvait généralement rangée sur son bureau, il empoigna une paire de ciseau et le menaça de lui percer un œil, tremblotant de tout son corps sous l’émotion.

Sebastian ignora la lame dressée face à son visage pour se pencher sur le plateau qu’il avait apporté avec lui. Il se désola de voir que la cire de bougie avait recouverte la part de gâteau mais ce qui l’intéressait réellement désormais fut le bout de ruban rougeâtre qui se trouvait enroulé près de la fourchette à dessert. D’un geste fluide et maîtrisé, il l’empoigna comme il repoussa sans grande difficulté l’attaque faiblarde de son maître pour finalement l’allonger dos à lui sur le massif bois du bureau et faire rejoindre ses deux mains sans effort particulier pour l’être inhumain qu’il se trouvait être. Le bondage ne l’avait jamais particulièrement attiré mais il voulait si intensément ce qui allait suivre que son corps comme sa conscience ne répondaient plus de rien.

Les violentes protestations de Ciel restèrent sourdes aux habitants du manoir, pour le plus grand plaisir de Sebastian et de ce qui se collait à nouveau contre le frêle corps qu’il maîtrisait.

Des mains habiles, pressées mais surtout folâtres vinrent enserrer le haut du pantalon de Ciel qui s’abaissa bientôt au niveau de ses chevilles. Ne s’arrêtant pas là, Sebastian alla délicatement frôler l’intimité de son amant dans l’attente d’une réaction qui ne tarda pas à venir. Ses gestes doux et langoureux se contrastèrent à la violence avec laquelle il l’avait allongé sur le bureau et attaché, ce qui rendit infiniment moins nerveux Ciel qui restait pourtant plaintif à l’idée d’être touché par son majordome :

— Non… Sebastian… pleurnichait-il dorénavant sans grande conviction et dont l’odeur de sang à ses lèvres monta comme un délicieux fumet aux narines de son compagnon.

Tout d’abord surpris, celui-ci alla recueillir d’un doigt un des fruits au centre du gâteau et l’inséra entre les lèvres crispées de son amant dans le but qu’il arrêtât de se mordre.

— Chh… Tiens. Ne t’en fais pas… Je ne t’apporte que plaisir, Ciel.

Il suçota très légèrement sa nuque avant de continuer :

— Imagine que je t’apprends une danse de salon et savoure cette idée, savoure cette danse frénétique. Je ne te veux aucun mal…

Il pressa un peu plus sur la verge de son amant espérant ainsi la compréhension de ses paroles et doucement, amoureusement, le pénétra.

My lord, ce soir je ne vous écouterais pas…

On lui chuchotait des mots doux à l’oreille, des mots que son esprit se refuserait à tout jamais d’écouter. De nouveaux souvenirs qu’il tut en souillant le bureau.

— Je vous prie de m’excuser, my lord, mais vous êtes si étroit…

 

Ciel maudissait le désir d’être touché encore plus profondément qu’éprouvait son corps comme le plaisir qui peu à peu, le terrassait. Comme un rêve entre souffrance et plaisir il ferma les yeux, se laissa aller entre les bras de son amant, se disant ainsi que ce n’était que pour une nuit et que dès le lendemain il l’empêcherait à tout jamais de l’approcher. Un instant, il se persuada que c’était la peur qui l’empêchait de le repousser et non pas l’envie et, lorsqu’enfin vint la jouissance de son compagnon, soulagé, il s’évanouit avec cette fausse idée.

Surpris et désolé d’avoir enfin franchit le pas, Sebastian s’évertua à le rhabiller, à le détacher, à l’aimer encore plus intensément. Il le serra tout contre lui dans l’espoir qu’il le pardonnât et le porta silencieux à sa chambre.

 

Des heures mornes d’incompréhension s’ensuivirent pour Ciel lorsqu’il s’éveilla. La peur de revoir Sebastian lui vrillait l’estomac comme celle plus infime mais bien présente d’éprouver à nouveaux quelques sentiments adorables pour une tierce personne. Le soleil perçait lentement entre les rideaux et Ciel s’aperçut qu’il ne se souvenait pas de quelle manière il était arrivé dans son lit et pourquoi il n’avait mal nul part lorsqu’il se releva sans attendre l’arrivée de son majordome.

Certes n’était-il qu’un jeune maître naïf qui se complaisait dans la solitude mais il avait déjà appris quelques informations lorsqu’il était plus jeune au sujet de ce qu’il s’était passé dans la soirée – il se trouvait gêné d’y mettre un nom – et ne comprenait pas pourquoi il n’y avait aucunes marques sur son corps, pas même sur sa nuque que Sebastian avait si souvent savourée ni aucun mal à marcher alors que… il rougit furieusement à cette idée et s’empêcha quelques minutes d’y repenser.

Et lorsque finalement il entendit les pas rapides et légers dans le couloir en direction de sa chambre, il accourut se remettre sous les draps, faignant ainsi un réveil difficile pour cacher son profond et récent malaise.

La porte s’ouvrit lentement et y pénétra la personne qu’il voulait à tout prix de ne pas croiser, la personne qui lui avait infligé tous ces sentiments en une seule et unique nuit ! Une main légère et délicate vint caresser sa joue tandis qu’on lui chuchotait à l’oreille qu’il était l’heure pour lui de se lever. Ciel émit un grognement qui se voulut convaincant et m’y quelques instants avant d’ouvrir les yeux, son cœur battant de plus en plus vite sous le coup du stress, de la confusion comme de la peur de la vérité.

Devant lui, un Sebastian radieux et fidèle à lui-même, un homme qui ne laissait rien paraître d’autre que sa froideur coutumière ainsi qu’un léger soupçon d’indifférence à tout ce qui l’entourait. Ciel le regarda d’abord soucieusement et dans l’attente d’une confirmation de la soirée précédente mais comme il ne vit rien, il se demanda bientôt si tout ceci n’avait pas été qu’un simple et vulgaire rêve.

— Comment allez-vous, my lord ? quémanda poliment Sebastian dans son rôle de majordome. Avez-vous bien dormi ?

— À quelle heure me suis-je couché ? interrogea aussitôt Ciel dans l’espérance de trouver une faille au tableau qu’il abhorrait de ce gentil majordome à l’écoute.

— Eh bien, il me semble que vous ayez quitté la table aux alentours de vingt heures et que je ne vous ai pas croisé une seule fois jusqu’à ce matin.

La frustration comme le choc ressenti se cacha dans un unique et long bâillement que Sebastian mit sur le compte d’un très important manque de sommeil. Ciel, désormais au bord des larmes ne comprenait plus quoi que ce soit à ce qui se déroulait autour de lui et, le remarquant enfin, Sebastian sourit intérieurement.

— Venez petit-déjeuner, my lord, vous vous sentirez bien mieux après.

 

Dans le couloir menant à la salle à manger, Ciel marchant devant lui de quelques pas, il se dit que la prochaine fois, il serait préférable de mieux vérifier qu’il ait tout oublié avant de partir lui-même se coucher, que l’habitude l’avait finalement distrait.